Les secrets d’un métier

La langue française comprend deux genres : le féminin et le masculin, pour les personnes mais aussi pour les choses. Concept obscur pour les non-francophones, il donne lieu à de drôles de télescopages, même pour nous.

Prenons le domaine du vêtement et de sa fabrication.
Le tailleur, quand il est un homme (ou une femme, rarement), bref, quand ce mot définit un métier, habille les hommes et leur crée des costumes.
Le tailleur, quand c’est un vêtement, est l’appellation d’un vêtement destiné aux femmes. Il est créé par des couturières (ou des couturiers), voire par les grands couturiers (toujours au masculin dans ce cas, même quand il s’agit d’une femme !).
Voilà, en quelques mots et lignes, à l’ouverture d’une porte d’armoire, que se révèlent les enjeux du masculin et du féminin, de leurs rapports au pouvoir et de leur inscription dans l’histoire.

Retour aux origines des secrets de fabrication de ce vêtement particulier qu’est le tailleur

L’histoire des procédés de fabrication de la veste puis du tailleur permet de décrypter l’évolution de ce costume au sein des modes occidentales.
Les maîtres-tailleurs, apparus au début du XVIe siècle, gardent jalousement les techniques de fabrication de la veste. Malgré l’apparition de la première corporation des couturières à la fin du XVIIe siècle, qui leur fait perdre la fabrication du vêtement féminin, les tailleurs conservent une clause de faveur pour la confection de certaines vestes féminines se rapprochant de l’habit d’homme, comme le costume d’amazone.
Le premier maître d’œuvre du costume-tailleur, né de l’amazone, est un français : Alexis Lavigne. En 1841, il est le premier à publier une méthode associant costume d’homme et vêtement de femme. Tous les 3 ou 4 ans, pour suivre la mode, de nouvelles éditions sont publiées ; les vestes de femme y occupent une place de plus en plus prépondérante. En 1854, il ouvre une maison de couture et sera à Paris le premier à diffuser la mode des vestes assorties à des jupes. Avec sa fille, ils vont faire la réputation d’une école de coupe et de création, devenue aujourd’hui Esmod.
Les tailleurs pour hommes s’étaient donc octroyé la fabrication du costume-tailleur féminin, au point que de nos jours encore, l’atelier tailleur chez un grand couturier est toujours dirigé par un homme !

Création et tailleur

Avant d’être une pièce récurrente du XXe siècle, le tailleur s’est imposé progressivement. Son apparente simplicité, la nécessité de s’adapter à des modes de vie en évolution en offrant plus de confort et d’amplitude de mouvements, n’ont pas la faveur des couturiers. La vieille garde, plus habituée aux robes du soir, continue jusqu’à la 1ère guerre mondiale à créer des tailleurs couture surchargés, accumulant les matières. Les nouveaux couturiers l’adoptent et lui impriment leur style et leur personnalité. Ils improvisent chaque saison sur le thème de la jupe, du pantalon et de la veste.
Redfern, couturier anglais, est le premier à porter le tailleur au fait de sa gloire. La haute couture parisienne lui donne ses lettres de noblesse. Elle va apprendre, grâce à lui, à s’exprimer dans la simplicité et dans le détail.

Couturiers et créateurs vont « marquer » le tailleur d’un signe distinctif, jouant de nouveau le mélange des genres.
Chanel occupe une place hors du commun. Au centre de son style, le tailleur, sobre ensemble qu’elle oppose elle-même au tailleur Dior, convient à la femme qu’est Chanel, tout en incarnant toujours l’image d’une maison presque centenaire.
Le plus historique de tous les tailleurs après celui de Chanel est le tailleur Bar, créé par Dior en 1947. Il devient alors un vêtement urbain pour une parisienne idéale, la « Jolie Madame ».
Le renouveau du tailleur contemporain est dû, en grande partie, à Yves Saint-Laurent. Dès les années 70, il sera célèbre pour ses ensembles androgynes, ses vestes et ses pantalons si proches du smoking. Le devient alors l’emblème des femmes cadres, les working girls.
Issey Miyake va rajeunir l’image d’un vêtement devenu trop « madame ». La veste devient indépendante et s’assortit de jupes, de pantalons, de shorts, de combinaisons…
Jean-Paul Gaultier, qui excelle aussi bien dans la création masculine que féminine, joue de ce double pouvoir, empruntant à l’un et à l’autre pour mélanger les styles et créer du nouveau.
Enfin, Armani est un des premiers créateurs à imaginer un tailleur pour la nouvelle carrier woman, l’executive woman d’aujourd’hui. L’élégance s’exprime avant tout dans la simplicité, la perfection de la coupe et dans le confort des matières, dont l’Italie a le secret.

Tailleurs d’aujourd’hui, tailleurs d’hier, tailleurs-jupes ou tailleurs-pantalons, de laine ou de soie, ils restent, par une mystérieuse simplification, définis dans le dictionnaire français comme « une tenue féminine composée d’une jupe et d’une veste-tailleur »…

Minimalisme qui a permis et permettra encore les plus grandes libertés.

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