Le tailleur, un vêtement message

Emprunté aux hommes pour libérer les femmes, le tailleur est aussi devenu, à l’opposé, le nouveau code d’un certain statut social. Il est peut-être le vêtement le plus ambivalent de l’histoire du costume et de la mode.

Le mot même de tailleur emprunté à une des professions les plus stables donne au vêtement un caractère sérieux et grave. Fondement de la garde-robe moderne dans sa permanence depuis la fin du XIXe siècle, il ne se soumet pas facilement aux volte-face de la mode. Il est devenu le vêtement de travail des citadines, une sorte d’uniforme qui aide à aplanir les différences. Son apparente simplicité, son renouvellement par le changement des pièces qui l’accompagnent en font un élément démocratique. Il a aujourd’hui acquis le même statut que le costume complet-veston des hommes. en le portant, les femmes marquent donc leur égalité.

Pour s’affirmer, pour s’insérer dans la société, le tailleur est ressenti comme un vêtement de travail.

Quel vêtement dans l’histoire du costume, a un langage plus ambivalent que le tailleur ? Il habille les suffragettes du XIXe siècle en signe d’indépendance mais deviendra l’uniforme des femmes nazies. Il sera costume de chasse mais habillera les soirées élégantes das années 30 en un savant détournement. Symbole de réussite pour la « golden girl », il porte aussi la respectabilité bourgeoise de la femme « comme il faut ». Facteur de progrès, élément de démocratie, ce vêtement a une place bien à part dans les moeurs et les usages du costume.

Tout au long du XVIIIe siècle, lasse de la tyrannie, exclue du pouvoir et assoiffée de liberté, la pensée redéfinit une société où la tolérance devient le fondement de l’ordre social. Ainsi, les modes expriment un engagement : hygiène et confort du vêtement vont permettre l’éclosion d’un individu libre. Les femmes vont vouloir affirmer leurs aspirations propres. Le tailleur, la veste, la jupe, le pantalon font partie de leurs revendications et s’opposent par leurs qualités au rôle traditionnel et contraignant des anciens costumes. Les milieux « élitistes » s’emparent alors de la vest et de la jupe, héritage populaire par excellence. Dès la Révolution, l’ensemble se charge de détails empruntés à la garde-robe masculine : boutons, poches, cols et même le pantalon, exprimant pour la première fois le désir d’une parfaite égalité entre les sexes.
A la fin du XIXe siècle, la démocratie s’est durablement établie, les révolutions industrielles ont bouleversé inexorablement bien des traditions, le « costume-tailleur » s’impose dans les modes parisiennes.

La mode du tailleur suit avant tout le développement des grandes métropoles. Il incarne l’esprit des capitales, laboratoires du monde moderne. Symbole permanent de l’élégance urbaine, son allure pratique convient aux citadines devant se soumettre à de nouveaux modes de vie. Paris, Londres et New-York imposent leurs modes car elles sont les miroirs de l’avenir. Actives, indépendantes, ces villes comme leurs habitantes se détachent petit à petit d’un passé révolu.
Bouger, marcher, voyager donnent à la femme le pouvoir de découvrir son corps, de mieux le protéger, de répondre à ses besoins. Le tailleur respecte le corps et participe à sa libération. Les citadines vont de temps à autre fuir la ville, succomber aux plaisirs de la nature, découvrir la pratique du sport. Elles détournent alors le tailleur pour en faire aussi, paradoxalement, un costume de tourisme et de villégiature. Mais avant tout, le tailleur devient le vêtement de prédilection des féministes. Son allure équivoque, son refus de la féminité froufroutante en font l’arme la plus incisive contre le diktat des modes et traditions misogynes. Il devient au début du XXe siècle un uniforme de travail car, pour ces femmes, la seule et possible émancipation réside en une autonomie financière.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale pourtant, le tailleur incarne une élégance conservatrice. Il devient l’uniforme de la femme fasciste. La victoire de l’ordre moral qui s’impose au lendemain de la crise de 1929 a détourné son message : son allure sportive, androgyne, son ambivalence, sa trop grande liberté dérangent. Seul subsiste un ensemble respectable, strict mais à l’identification très féminine; le tailleur devient le vêtement raisonnable de la femme au foyer, costume de cérémonie…

Par évolutions, le tailleur a su s’adapter à l’histoire. En fait, il n’incarne pas une femme mais plusieurs caractères de femmes. Telles les héroïnes d’Hitchcock, sous des attitudes rassurantes et convenables, le tailleur peut cacher une personnalité troublante. Il est lui aussi, tout au long de son parcours, le feu sous la glace…

 

Source : Le tailleur, Un vêtement-message, de Xavier Chaumette, Emmanuelle Montet, Claude Fauque, aux Editions Syros Alternatives

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