Des tissages, des fils : histoire des étoffes

Mate ou brillante, lisse ou rugueuse, pauvre ou riche, robuste ou éphémère, l’étoffe offre tous les grands couples de contraste primordiaux. S’amuser à les repérer est un jeu d’enfant tant l’instinct se déploie à l’aise dans l’univers des étoffes.

Cependant, derrière des apparences attrayantes se cachent bien des secrets, des tours de main et tout un savoir-faire qui s’entoure de conventions, de vocabulaire et d’expressions qui rendent nécessaire, pour en pénétrer les arcanes, une rapide initiation.

Chaîne et trame

 L’étoffe est structurée par la linéarité de sa chaîne, représentée comme une verticale (la hauteur du tissu), croisée à angle droit par une trame, représentée comme une horizontale (la largeur du tissu).

La circulation de la navette

 Toute la difficulté du tissage repose sur la manière d’insérer la trame dans la chaîne. Comment faire circulé un fil horizontal à travers les fils verticaux de la chaine ? Pourtant la manoeuvre est simple : on plante l’aiguille entre els brins de la chaîne, une fois dessus, une fois dessous, d’un bout à l’autre de la chaîne. Le problème et celui de la vitesse : vaincre la lenteur d’une telle opération manuelle est le but de tous les métiers à tisser, du plus primitif au plus mécanisé.

 Vite, toujours plus vite ! Inventer un dispositif, puis un mécanisme susceptibles de dégager certains fils de chaîne pour pouvoir, dans cet interstice, glisser facilement la trame, telle a été, dès l’aube de la civilisation, la constante ambition du tisseur. Ces dispositifs vont du simple bâton habilement agencé aux mécanismes télécommandés les plus perfectionnés. Entre les deux, se déroule l’histoire de l’humanité.

 Simplifions : la navette guide le fil de trame dessus et dessous les fils de chaîne de droite à gauche puis de gauche à droite d’un bout à l’autre de la future largeur du tissu, et formant passage après passage, la longueur du tissu. Donc, dans une étoffe, on voit tantôt la chaîne (la navette est dessous), tantôt la trame (la navette est dessus). La navette peut recouvrir ou passer sous plusieurs fils de chaîne. Et c’est la structure, l’organisation, l’enlacement spécifique de ces fils qui forment l’armure d’une étoffe.

Trois armures fondamentales

 La toile est la plus simple des étoffes. L’armure toile est l’une des trois armures élémentaires. Lorsque l’étoffe est en soie, on parle souvent d’armure taffetas. Pour en décrire la structure, il suffit de dire « dessus-dessous », et à la ligne suivante, d’inverser.

 Du jour où un tisserand a l’idée de prendre deux fils de chaîne à la fois, il invente le flotté. Lorsqu’un fil, vertical ou horizontal, chaîne ou trame, enjambe deux autres fils, on dit qu’il y a un flotté. Un flotté peut se situer sur la chaîne ou sur la trame. Les passages s’inversent d’une ligne à l’autre : ce décalage produit un effet de sillon formant une oblique, incliné dans un sens ou dans l’autre.

C’est par ce double critère, sillon et inclinaison, que se définit une armure sergé. Il en existe une infinité suivant l’inclinaison du sillon (en fonction du nombre de fils pris ensemble).

 La troisième armure, le satin, n’est qu’une dérivation du sergé : le flotté est développé au maximum. Les fils peuvent déployer leur brillance de la façon la plus continue possible, d’où une face brillante et une face mate. Les flottés sont produits soit verticalement (satin chaîne), soit horizontalement (satin trame).

 De ces trois armures découle une foule de combinaisons diverses, l’armure gaufré par exemple. Les flottés de chaîne et de trame sont regroupés et composent de petits motifs qui forment des creux rappelant le travail des abeilles, d’où son autre nom, l’armure nid-d’abeille. Cette armure tient du satin par ses longs flottés et du sergé par ses décalages.

Le rapport d’armure

 L’étoffe possède une cellule fondamentale qui, répétée à l’infini, s’appelle rapport. C’est le motif de base, dont la répétition structure, façonne et conditionne l’étoffe; il en est sa signature.

 Le rapport existe dans tout art décoratif tirant ses effets de la répétition. On le trouve dans le domaine des papiers peints et des étoffes imprimées. Dans le cas d’un tissage, le rapport s’applique au motif formé par l’entrelacement des fils.

Endroit et envers

 Un tissu a un endroit et un envers, une face intime, une face publique, parfois en désaccord. L’étoffe étant constituée de deux nappes de fils, la verticale et l’horizontale, le retournement en inverse l’aspect : tout ce qui est chaîne à l’endroit devient trame à l’envers.

 Certaines armure, réglées par des nombres pairs, sont dites sans envers, parce-que l’envers du tissu présente un effet analogue à l’endroit. Mais le retournement  se complexifie dès que l’étoffe adopte une structure plus diversifiée. Retournons un broché lancé : à la savante étoffe parfaitement ordonnancée de l’endroit correspond un amas de fils, une véritable forêt, que certains préfèrent ! Le tissu enseigne qu’on doit inspecter les deux faces avant de porter un jugement.

Chaîne, trame et matériaux

 Outre le recours aux variations d’armures, un habile tisseur cherche à jouer sur les fibres employées en chaîne et en trame. De telles alliances ont été longtemps frappées d’interdit, les étoffes devant être homogènes.

 A l’infinie possibilité des combinaisons qui unissent lin, chanvre, soie, laine… s’ajoutent les possibilités de fibres végétales exotiques (jute, ramie, ortie…), sans oublier l’usage des divers métaux (lamé). L’aspect de ces textiles est encore nuancé par les innombrables manières d’en recueillir les fibres, de les assembler, de les tordre et de les teindre.

Chaîne et trame, densité

 Il est assez rare que les étoffes soient composées d’un nombre égal de fils en chaîne et en trame. Le serrage des allers-retours de la navette est très divers selon les fibres employées, le genre souhaité et même la performance des métiers.

 En Europe occidentale, la chaîne est presque toujours plus fournie que la trame, en raison de la forte tension qu’elle subit lorsque elle représente, à la veille de la mécanisation, une longueur qui dépasse parfois 100 m. On peut classer les étoffes en fonction de la proportion des tensions, l’étoffe dont la densité de trame est la plus faible est la mousseline.

Fils et filés

 Aucun textile traditionnel n’échappe à la règle que plus la fibre est courte, moins le fil (dit aussi filé) qu’on en tire est solide, plus il doit être gros. C’est le cas de la laine cardée par opposition à la laine peignée, de la bourrette et de la schappe pour la soie. Faute de longueur et de solidité, aucun de ces fils ne peut supporter de très forte tension.

 Or c’est principalement dans la torsion des fils que réside l’élasticité qui est le « nerf » de l’étoffe. Une stratégie peu visible mais raffinée préside à l’emploi des diverses torsions. Les fils dits retors, très appréciés, contiennent en quelque sorte une réserve d’énergie grâce à la forte tension subie, qu’elle tend à restituer. Les fils retors dépassent très souvent les deux brins traditionnels pour marier de nombreux bouts, eux-mêmes tordus, opposant ou conjuguant leur énergie virtuelle.

 Les fils décoratifs n’interviennent guère dans la structure de l’étoffe. Ce sont des appoints séduisants apportant l’éclat vulnérable de leurs lames d’argent ou d’or, ou le clinquant éphémère du laiton. Il en est de même des chaînes supplémentaires, appelées poils, d’appoint ou de velours, qui apportent à l’étoffe leurs ressources décoratives.

Blanc et couleurs naturelles

 Avant la mécanisation, il existait un grand nombre d’étoffes « minimales », se contentant de filés plus ou moins grossiers, d’armures simples et conservant leur couleur d’origine. Elles n’ont pas de nom particulier, on les appelle bure ou revesche. L’homme qui s’en revêtait était donc brun avec les boeufs, blanc avec les agneaux, beige avec les brebis, et de toute façon, pauvre.

 Entre la teinture et la teinte naturelle se situe le blanchiment des toiles constituées par des fibres grises par nature, comme le chanvre et le lin. On pratique souvent le blanchiment des fibres avant leur tissage, technique appréciée qui donne des toiles dites mi-blanc.

Teinture

 La teinture, en unifiant l’aspect de l’étoffe par une couverture colorée, apporte l’oubli et même le travestissement des origines de l’étoffe. Elle prend une telle importance que, surtout au Moyen Age, elle donne souvent son nom à l’étoffe, comme en témoigne l’écarlate.

 Deux méthodes coexistent pour obtenir une étoffe colorée. On peut teindre les fils avant le tissage et les utiliser soit en chaîne, pour obtenir des rayures, soit en trame, pour obtenir des étoffes barrées, soit dans les deux sens pour faire naître d’innombrables écossais, tartans, carreaux, vichy…

 Les Orientaux, les Africains profitent des aléas de la teinture en fil pour en tirer des effets de hasard. C’est par un gout raffiné de l’exotisme que les Occidentaux, au XVIIIe siècle, introduisent le chiné.

 Un autre procédé, extrêmement répandu, consiste à tisser l’étoffe en blanc, plutôt en écru, pour la teindre en pièce dans la phase d’achèvement. La teinture représente une branche complémentaire du textile qui constitue un circuit économique énorme et complexe, si on y inclut le cycle des produits tinctoriaux, plantes et insectes, les constructeurs de cuve, de chaudières, de locaux…

Les imprimés

 Quant aux étoffes demi-teintes, décorées par impressions teintes, les indiennes, leur teinture a occupé le XVIIIe siècle en entier. Des voyageurs ont tenté d’en rapporter les secrets des Indes, relayés par les chimistes et les industriels.

 La phase dite achèvement des étoffes est une autre façon de les revêtir. Le foulage du tissu, son brossage et bien d’autres opérations le parent en surface d’une impeccable douceur. Par le grattage, la flanelle de coton prend des allures de laine, le gaufrage masque les défauts. Les apprêts donnent leur charme aux indiennes glacées et leur raideur luxueuse aux organdis. Rares sont les tissus qui, une fois terminés, avouent encore leur origines.

Les façonnés

 Les façonnés sont aux textiles ce que l’aristocratie est à la société du XVIIIe siècle. En fibres choisies, presque toujours la soie, en tons délicatement accordés, les façonnés doivent leur décor à un savant entrecroisement des fils et non à un revêtement posé après coup. Leurs structures combinent en général plusieurs armures, d’où le satin est rarement absent, mais un beau façonné peut rarement se passer du secours de chaînes et de trames supplémentaires, qui assurent son épaisseur et surtout son décor.

 Velours ciselés, façonnés, brochés et lampas présentent l’image éphémère et somptueuse de la société du XVIIIe siècle. Repris, répandus, banalisés ou magnifiés grâce à la mécanique de Jacquard, les façonnés du XIXe siècle leur succèdent jusqu’à ce que, après le dernier éclat des brochés au tonneau de l’Art Déco, un à un, les ateliers lyonnais disparaissent.

De l’archéologie à l’industrie

 Les archéologues ne cessent de découvrir des traces de tissages de plus en plus anciens. Parmi leurs dernières analyses, se trouvent des fragments de lin tissé qui remonteraient à 9000 ans avant l’ère chrétienne, pulvérisant les hypothèses traditionnelles situant l’apparition du lin, de la laine, du coton et de la soie au troisième millénaire.

 La légende s’est emparée de la soie : à cause du cocon dont elle provient, plus que toute autre fibre, elle véhicule le mythe de la métamorphose. Quant à la fameuse princesse qui l’a découverte, elle ne peut être que l’émanation d’une divinité se penchant sur le destin de l’humanité.

 Dans le domaine des fibres modestes, il est plus difficile d’établir une chronologie, l’histoire des pauvres laissant moins de traces que celle des riches. A défaut, l’aspect d’un tissage artisanal trouvé en Dauphiné aide à imaginer les tissus domestiques courants pendant des siècles, avant l’invasion, pas toujours pacifique du coton, directement impliquée dans la traite des Noirs.

 Plus que tout autre révolution, c’est la mécanisation du coton qui a bouleversé l’activité du tissage, si stable depuis ses origines. De plus, c’est pour une bonne part autour du traitement du coton que s’est jouée la révolution industrielle. La généralisation de la filature mécanique (1764), puis la machine à tisser (1770) ouvrent l’ère des étoffes mécaniques. L’irruption définitive des fibres dites artificielles est accomplie en 1884 sous le nom de rayonne nitrocellulose. Bientôt, elles sont concurrencées par des fibres issues de protéines animales ou végétales, alginate, lanital. Les textiles chimiques, produits de synthèses, apparaissent vers 1930, puis se répandent autour de 1960 sous les noms de polyesters, polyuréthanes, polyvinyliques et polyacryliques, ainsi que leurs dérivés. Néanmoins, pour la plupart, on conserve des modes de tissage tout droit venus des armures traditionnelles.

Source : Les Etoffes, Dictionnaire historique, de Elisabeth Hardouin-Fugier, Bernard Berthod et Martine Chavent-Fusaro, chez Les éditions de l’amateur

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